Dentelles & Broderies de Caudry
Un peu d'histoire...
Humble bourgade de 1926 habitants en 1804, rien ne semblait prédisposer Caudry à devenir un siècle plus tard, une ville industrielle de 14 000 habitants. A l'écart de tout axe de communication, Caudry est une de ces villes nées de l'industrie, mieux, elle est née d'une industrie, celle des tulles, dentelles et broderies mécaniques.
Il y a 200 ans rien ne distinguait Caudry des autres localités rurales de notre région.
En effet, comme dans la plupart des villages du Cambrésis, le tissage du lin constituait à Caudry l'indispensable complément de l'activité agricole. (Par ailleurs, lors des fouilles effectuées rue des Saules en 1997, on a retrouvé des éléments de tissage : pesons et fusaïoles. On aurait donc tissé, dès le 1er siècle, à Caudry).
Depuis la fin du Haut Moyen Âge, les batistes (toiles de lin très fines) faisaient la réputation des tisseurs de la région que l'on nommait les Mulquiniers. De cette industrie, le Caudrésis conserve des maisons de tisseurs. Implantées perpendiculairement à la rue, elles sont dotées de caves voûtées fermées souvent par des volets en bois. Le tissage du lin s'effectuait dans une atmosphère humide afin que la fibre conserve toute sa souplesse.
En 1789 : 13 029 métiers à tisser étaient implantés dans les villages qui se trouvaient dans la mouvance juridique de Cambrai. Cependant après 1790, le décor bascula. Mise en demeure de résister à l'offensive du coton, confrontée à la concurrence des fabriques porteuses de mutations technologiques, la fabrication des toiles de lin se mit à péricliter (le dernier métier de tissage à bras en fonctionnement appartenait au père de l'ancien maire de Caudry Henri Sandras).
Ainsi les Mulquiniers de Caudry durent trouver une activité de reconversion. Et cette activité fut le tulle (le tulle désigne le motif géométrique qui constitue le fond d'une dentelle).
  
Transportons-nous en Angleterre pour y revivre la genèse des machines à tulle.
Pour protéger son industrie moins performante, la France ferme ses frontières au tulle britanique. Ruinés, des Anglais traversent la Manche. Ils importent en fraude des métiers à bois qui voyagent clandestinement dans le ventre des bateaux. Ces métiers à tulle sont remontés dans les régions de tradition textile : à Valenciennes en 1815, Calais en 1816, St Quentin en 1823. Ainsi commence l'histoire du tulle dans le nord de la France.
Et c'est en 1823 que le premier métier bobin (circulaire) s'implante dans le Cambrésis et plus précisément à Beauvois. Il fut installé par Carpriau dont ne ne sait que peu de chose si ce n'est qu'il amena d'Anvers un métier sorti en fraude d'Angleterre.
Deux an plus tard en 1825, Placide Gabet installa deux petits métiers dans le château de Caudry.
Il semble alors que toute la cité Caudrésienne se lance dans l'aventure. Les métiers sont copiés et le savoir-faire volé aux mécaniciens anglais.
L'essentiel de la production est consacré au tulle de coton utilisé dans la fabrication de moustiquaires.
En 1827, Caudry compte 25 fabriques et 220 métiers consacrés à cette production.
Mais comment expliquer cette expansion rapide de la mécanique à tulle dans le Caudrésis ?
L'implantation du tulle à Caudry et dans la région est due essentiellement à un hasard défini comme une interférence fortuite de trois séries de déterminisme à savoir :
- un malaise économique dû à la décadence du lin
- une main d'œuvre déjà formée aux exigences d'un travail minutieux
- l'arrivée d'un outil de production jouissant alors des faveurs de la mode.
Ainsi pour sortir du marasme, Mulquiniers et tisseurs se mirent à fabriquer du tulle avec l'immense espoir de retrouver enfin la prospérité d'antan.
En 1838, une nouvelle révolution technique bouleverse le monde textile. A Cambrai, Jourdan et Fergusson réussissent à adapter le système Jacquard aux métiers de tulle donnant ainsi naissance à la dentelle dite mécanique.

La dentelle sera désormais produite par des métiers dits Leavers. Le premier métier à dentelle fut mis en œuvre à Caudry au début des années 1840 par les frères Tofflin qui avaient travaillé comme tullistes à Saint Pierre-Les-Calais.
A partir de 1850, ces métiers sont mues par la vapeur (à Caudry, la première machine à vapeur fut montée chez André Carpentier). En 1865, le premier métier à guipure est installé à Caudry (Guipure : étoffe dépourvue de fond et faite de mailles larges dont l'utilisation principale est la confection de rideaux et de stores d'ameublement). Cependant, l'industrie du tulle et de la dentelle Caudrésienne va connaître des débuts difficiles et cela jusqu'en 1880.
Cependant, la fin du XIXème siècle apporte à caudry la récompense de sa ténacité et de son courage par une prospérité que l'on n'espérait plus. En effet, le port de la dentelle mécanique dans le costume féminin se répand dans toutes les classes sociales.
En 1880, des crédits considérables sont octroyés par la banque Débail. Ceux-ci permettent aux artisants de remplacer le matériel vétuste par des machines modernes. De 1880 à 1900, des usines et de grands apprêts sont construits et des métiers sont livrés quotidiennement à Caudry .
La plupart des usines sont construites sur un plan rectangulaire avec des grandes baies vitrées et sur plusieurs étages. Le rez-de-chaussée était occupé par les machines, l'étage par l'atelier de préparation des fils.
La dentelle de Caudry s'exporte partout. Les commissionnaires partent à la conquête de la Russie, de l'Amérique, de l'Orient. Les acheteurs du monde entier défilent dans la ville à l'occasion des foires saisonnières.
Et pourtant travailler dans le métier de tulle ce n'était pas rose comme l'a si bien mis en chanson Fernand Beauvillain en 1894. Du lundi au samedi soir le battement des métiers rythmait la vie de la cité, à cette époque, il y avait toujours 2 ouvriers tullistes par métier qui travaillaient en se relayant par 4 quarts de 5 ou 6 heures pour un salaire moyen de 7 à 9 francs par jour (alors qu'un instituteur ne gagnait que 3 francs).
A la même époque Caudry s'intéresse à la broderie mécanique (dont le premier fut ramené de Suisse à Saint-Quentin par Hector Basquin en 1868).
En 1893, Gabet-Carpentier et Tilmant furent les premiers à introduire la broderie à Caudry,et c'est en 1906 que M.Beauvillain, au retour d'un voyage en Saxe, installa le premier métier à broderie avec Jacquard.
Ainsi, jusqu'en 1914, et malgré de graves conflits sociaux (grèves en 1891,1898 ...), Caudry connaît une ère de prospérité exceptionnelle.
À la veille de la Grande Guerre, la ville compte 600 métiers à dentelle Leavers pour 177 fabricants, 550 métiers pour tulle uni et 30 métiers à guipure. A ce potentiel de production s'ajoutent 630 métiers pour la broderie.
Le 26 août 1914, Caudry est envahie. Les allemands pillent et détruisent systématiquement les métiers, les dessins, les papiers ...
Au sortir de la guerre , la plupart des fabricants caudrésiens utilisent les dommages de guerre pour moderniser leur outil de production.
Caudry s'oriente alors vers la dentelle en grande largeur et le haut de gamme. En revanche, Calais garde ses métiers de faible largeur. Désormais, les deux villes se partagent les corps des femmes : à Calais les dessous et les charmes coquins de la lingerie, à Caudry les dessus et l'apparat des robes de bal, et des créations des maisons Haute Couture.
Par ailleurs, Caudry met un point d'honneur à se démarquer de sa rivale maritime en francisant tous les termes du métier . Ainsi à Caudry on parle de bobineur ou d'ourdisseur alors qu'à Calais on utilise les appellation anglaise de wheeleur ou de wappeur.
Avec un an de retard, les fabricants de dentelle de Caudry sont touchés par le krach de Wall Street. Dès 1931, la situation est catastrophique et le chômage presque complet. Cette situation perdure jusqu'en 1937 mais la guerre, comme en 1914, freine la reprise. Malgré les tracasseries allemandes le premier tulle nylon sort des métiers Caudrésiens en 1943.
Après la libération, les fabricants et les ouvriers s'ingénient à assimiler la nouvelle technologie des matières et à utiliser tous les textiles de pointe comme la fibrane, la rayonne, le nylon, le lurex ... La dentelle se décline ainsi en noir et blanc, en quadrichromie et dans des motifs abstraits, décoratifs et variant à l'infini.
C'est un succès et les carnets de commande sont pleins jusqu'en 1956 date à laquelle différents pays d'Amérique prennent des mesures protectionnistes. De même, la suppression de la mantille par le Pape Jean XXIII aux offices religieux est cruellement ressentie par la profession. 100 métiers fabricant la mantille s'arrêtent du jour au lendemain. La crise s'étendra jusqu'en 1976.
Durant ces 30 dernières années, des améliorations ont été apportées sur les métiers : on peut citer l'adjonction d'un système de casse-fil par M.Lescroart ou l'informatisation du dessin de dentelles Leavers et le perçage de cartons Jacquard par l'entreprise Jean Bracq. De même, à coté de la dentelle Leavers (seule à posséder le label dentelle de Calais ) s'est développée une dentelle plus bas de gamme dite rachel, textronic, ou Jacquard tronic.
Aujourd'hui, Caudry produit sous le label "Dentelle de Calais" une dentelle de qualité destinée aux plus prestigieuses maisons de haute couture.
Les plus grands d'Yves Saint-Laurent à Chanel en passant par Christian Lacroix, Karl Lagerfeld ou Lolita Lempicka n'ont pu résister à l'envie d'utiliser la dentelle de Caudry.
Si l'industrie textile et, en particulier, la dentelle demeure le fondement du tissu industriel caudrésien avec 800 salariés pour une douzaine de dentelliers qui exportent plus de 80% d'un produit raffiné, l'essor économique repose désormais sur la diversification des activités. Ainsi des secteurs tels que l'agro-alimentaire, les cosmétiques et l'imprimerie se sont développés à Caudry grâce aux différentes zones d 'activités qui ont été créées à partir des années 70.
L'implantation et le développement de l'industrie des tulles, dentelles guipures et broderies ont eu des répercussions démographiques, urbaines, sociales, politiques et culturelles sur la ville de Caudry.
Le développement d'une industrie provoque toujours l'apparition de concentrations humaines importantes. Ce fut le cas pour Caudry qui profita de l'exode d'une nombreuse main d'oeuvre issue des campagnes environnantes. De 1926 habitants en 1804, la population Caudrésienne atteint 5331 habitants en 1881 puis 13390 en 1913; chiffre qui se stabilise depuis. En effet, le recensement effectué en 1999 indique que la population Caudrésienne atteint le chiffre de 13697 habitants.
L'industrie des tulles et dentelles a également eu des répercussions dans la structure urbaine comme dans l'architecture de la ville.
En effet, à Caudry se juxtaposent corons ouvriers, maisons de maître et ateliers textiles. Il faut également remarquer qu'à partir de la seconde moitié du 19ème siècle, les entreprises textiles s'excentrent, créant de véritables quartiers dont elles sont le coeur. L'exemple le plus typique est le quartier du transvaal. |